La
planification stratégique territoriale, un enjeu majeur pour l’organisation
territoriale et le développement territorial durable :
Quelques propositions concrètes pour le Gabon
Réussir l’organisation, l’aménagement et le développement
d’un territoire dépend à plusieurs égards des arrangements
institutionnels particulièrement optimaux. Pour ce faire,
il faut agir sur les dynamiques relationnelles de collaboration volontaire
entre différents acteurs qui, dans un processus d’apprentissage
continu, participent à l’organisation et à la gestion de
leur territoire dans un esprit de progrès et de développement
durable. Parmi ces dynamiques relationnelles, on peut citer
les relations inter-organisationnelles, la concertation, la coopération
communautaire, le réseautage, les partenariats, etc.
De l'aménagement du territoire
à la planification stratégique du territoire
La politique locale et régionale de plusieurs pays focalise actuellement
sur cet enjeu crucial. De l’aménagement du territoire qui fut
au cœur des efforts publics de développement après la Deuxième
Guerre Mondiale, au « management » (gestion) territorial qui
atteint son apogée pendant les années 1970 et 1980, nous passons
maintenant aux « interventions sur les processus continus d’organisation
territoriale ». Cette organisation collective et progressive
des territoires se résume essentiellement à quatre grandes
dimensions : les principes d’organisation territoriale; la culture organisationnelle
territoriale, la procédure de planification territoriale; et les arrangements
institutionnels optimaux. Dans cet article, j’insisterai sur la planification
stratégique territoriale (je reviendrai néanmoins sur les autres
dimensions un peu plus loin).
Au regard des réfléxions en cours dans notre pays (le
Gabon) sur l’aménagement du territoire, qu’il me soit permis de proposer
ici un modèle concret et dynamique de planification stratégique
territoriale visant le développement durable d’un territoire donné
(le Gabon ou une de ses parties, comme notre exemple).
On définit la planification telle une démarche
ou un processus permettant de faire la liaison entre connaissance (rationalité)
et actions (initiatives, décisions, interventions). Lorsque
la procédure utilisée est appropriée, cette liaison
génère de l’innovation pour l’objet planifié.
Ainsi, le « planificateur » doit respecter un certain nombre
d’étapes, de conditions et de critères. La planification
stratégique territoriale implique dès lors la mise en œuvre
d’une procédure (ou démarche) précise et articulée
afin d’établir essentiellement quatre grandes composantes qui lui
offrent son contenu réel : une vision territoriale, un cadre d’orientation
et de prospective, des décisions, et une dynamique d’interaction et
d’itération. On retrouve généralement trois modes
de planification, à savoir la planification allocative, la
planification radicale et la planification innovatrice.
La planification innovatrice et stratégique territoriale vise généralement
deux buts explicites : la gestion rationnelle des ressources publiques et
l’impulsion du développement durable, tenant compte de ses dimensions
sociale, culturelle, économique et environnementale.
Propositions de démarche de planification
stratégique territoriale pour le Gabon
La procédure de planification stratégique territoriale
que je préconise est élaborée non seulement sur la base
de la littérature scientifique sur ce sujet, mais aussi des expériences
pratiques dans différents territoires à travers le monde, notamment
au Canada. Loin d’être un modèle tout fait et dogmatique,
elle se veut un apport pour les réflexions et les mises à jour
de l’expérience gabonaise en matière de développement
territorial durable.
La procédure de planification stratégique territoriale
que je propose s’exerce donc en cinq étapes distinctes conduisant
progressivement vers une étape ultime appelée « Sommet
Territorial ». Le départ de la démarche s’effectue
par un important « Forum Territorial » afin de lancer
la mobilisation élargie (société civile, secteur privé,
secteur communautaire, État) sur une opération de réflexion
stratégique collective. Le territoire doit alors s’associer
aussi des experts professionnels, des universitaires et autres spécialistes
afin d’enrichir la vision territoriale. Pensons notamment à
des enjeux stratégiques tels que l’entrepreneuriat, l'emploi, l’aménagement,
l’éducation, la santé, la formation, la fiscalité, le
tourisme, les activités de Recherche et Développement, la pauvreté,
etc. Des « Ateliers de travail » doivent être
mis en œuvre. Des thèmes majeurs sont ainsi collectivement éclairés
dans un esprit de prospective, tout en conservant les éléments
très pratiques. Le Forum se termine généralement
par une plénière qui permet de faire la synthèse du
débat et d’identifier clairement les véritables enjeux territoriaux
(problèmes – besoins –fonctions – menaces – contraintes – opportunités
– actions - etc.). Par la suite, la procédure de planification
stratégique territoriale prévoit la tenue de colloques pour
les sous-territoires (exemple : régions, départements, districts,
communes, municipalités, zones spéciales, etc.). Ces
colloques ou forums locaux servent à soulever les enjeux spécifiques
et stratégiques à des zones particulières sur le territoire.
Ils permettent aux acteurs locaux de révéler leurs besoins,
leurs problèmes, leurs préférences, leurs ressources,
leurs contraintes, ainsi que les opportunités d’action. Une
liste de projets et de recommandations à traiter collectivement sortira
de ces colloques afin d’alimenter la démarche territoriale globale.
Viendront alors les « Tables de travail » sur les
différents enjeux. Dans le cadre des territoires du Gabon (je
dis « des territoires » considérant qu’en termes scientifiques,
le territoire d’un pays est rarement considéré comme un bloc
monolithique), je pense notamment aux enjeux reliés à de nouvelles
fonctions publiques à exercer sur les territoires, notamment l’éducation,
l’emploi, le développement économique, la santé, la
sécurité publique, les infrastructures (notamment les routes),
la gestion des déchets domestiques et industriels, etc. Certains
enjeux correspondent par ailleurs à d’autres thèmes stratégiques
pour les territoires tels le tourisme, la forêt, le pétrole,
les mines, l’agro-alimentaire, le tourisme, l’économie sociale (coopératives,
etc.), l’environnement, etc. Tandis que d’autres enjeux désignés
sont plutôt reliés à des actions concrètes pour
lesquelles il devient pertinent d’effectuer le montage de la faisabilité
multicritère. Dans ce cas, il s’agit d’actions plus ou moins
structurantes pour les territoires tels que des services à domicile,
le transfert d’expertise, une halte de repos sur une route, la prospection
d’entreprises, un centre communautaire, un centre multimédia ou internet
communautaire, des partenariats de Recherche et de Développement,
des parcs et incubateurs industriels, etc. Les diverses « Tables
de réflexion » permettent aux experts, aux élus, aux
groupes sociaux, aux décideurs, aux revendicateurs, aux clients, aux
entrepreneurs actuels ou potentiels, aux citoyens, etc. de se mobiliser,
d’exprimer leur volonté d’agir et de travailler ensemble sur des enjeux
précis et concrets. Des problématiques détaillées
sont soulevées au fil du dialogue. Des inventaires de ressources
sont effectués. Des coûts, des bénéfices
et des impacts sont mesurés. Ces « Tables » génèrent
à terme des options évaluées pour le territoire en cours
de planification. En matière de mobilisation des acteurs et
de montage de dossiers, elles s’avèrent le cœur de la planification
stratégique territoriale.
Après les « Tables de travail », deux autres étapes
complètent le processus de planification. En effet, à
la suite des « Tables de réflexion » telles que
nous les décrivions ci-dessus, les options, ficelées sous forme
de dossiers concrets (fonctions – stratégies – actions), sont traitées
collectivement dans un esprit de comparaison et de sélection.
Un deuxième Forum, le « Forum de priorisation des options
», différent du premier (le « Forum Territorial »),
devient alors nécessaire à cet effet. Il doit idéalement
s’appuyer sur une mécanique articulée de priorisation démocratique
des options sur la base de critères rationnels. Un tel Forum
permet en réalité aux décideurs du territoire de mettre
en place un mécanisme formel pour effectuer des choix, générer
des consensus collectifs et établir fermement des priorités
territoriales parmi les options offertes; priorités sur lesquelles
les différents partenaires devront éventuellement s’engager
dans leur réalisation concrète.
Pour réaliser ses engagements concrets, la procédure de
planification stratégique territoriale devra finalement aboutir sur
un « Sommet Territorial ». Dans la préparation
d’un tel Sommet, le milieu entre clairement dans le domaine des tactiques
ou stratégies. La tactique est l’art d’utiliser les conditions
du champ et les éléments de la conjoncture afin de conduire
les bons projets (coûts – bénéfices – impacts) à
une décision d’exécution. La sensibilisation, le démarchage,
la mobilisation, la manifestation, etc. représentent autant de tactiques
très bien connues à cet égard. L’objectif de l’utilisation
de ces tactiques réside généralement dans le contournement,
la domestication ou l’appropriation des formules juridico-politiques en œuvre
officiellement (je pense notamment à la programmation des différents
ministères et à la Loi sur la Décentralisation), mais
insuffisamment flexibles pour réaliser des projets innovateurs, hors
normes par essence. Pour chaque projet dont la faisabilité est
sans équivoque, il s’agit généralement de trouver les
arrangements institutionnels adéquats à sa réalisation,
tels que le partenariat, l’association, la coopération, le réseautage,
l’alliance stratégique, etc. En ce sens, la mise en place d’un
véritable système de conventions territoriales entre
les divers partenaires représente une modalité largement préconisée
actuellement par les spécialistes de la planification stratégique
territoriale.
Une fois le « Sommet Territorial » complété,
je préconise l’utilisation d’un événement annuel
pour faire le suivi des projets et surtout pour dynamiser et vivifier le
développement économique et l’entrepreneuriat. Un tel
événement peut s’appeler « Forum National des Idées
et Actions pour le Développement Durable ». Il peut
être présenté de manière rotative dans différentes
localités à travers le Gabon. Ce Forum annuel peut inclure
différentes activités et événements consacrés
à des thèmes variés : Leadership et Planification stratégique;
Initiatives pour la nouvelle économie; Séminaires sur l’Entrepreneuriat,
le Commerce, les Inventions, les Nouvelles Technologies de l’Information
et de Communications, les ONG, le Développement rural, etc.
En somme, la planification stratégique territoriale ne permet
pas seulement de doter le territoire de projets collectifs concrets axés
sur le développement durable, elle permet aussi à la population
en général, aux groupes, au secteur privé, à
l’État, de participer à une pratique concrète et palpable
de la démocratie, de la liberté et de la bonne gouvernance.
Adopter une telle initiative placerait de même le Gabon en avance sur
d’autres pays africains dans ce domaine essentiel aux pratiques de la bonne
gouvernance et du développement durable.
Quoi conclure ?
En définitive, afin de maximiser l’utilisation de ses territoires
dans le cadre de la nouvelle économie-monde (ou la mondialisation),
le Gabon devrait intervenir (entre autres) sur les conditions institutionnelles,
notamment en misant sur la décentralisation (sa pratique véritable
: aller au-delà des discours et textes), la régionalisation
et le renforcement des collectivités territoriales ou locales.
L’esprit des réformes précédentes et/ou en cours au
Gabon peut sembler bon; la méthode et les moyens utilisés peuvent
être, quant à eux, discutables. Les réformes locale
et régionale ou territoriales entreprises ou à entreprendre
doivent être en mesure d’enrichir le processus d’organisation territoriale.
L’innovation dans les structures, l’aménagement du territoire, les
règles administratives, les stratégies territoriales, les actions
à effectuer, etc., s’avère plus que jamais cruciale.
Le processus de planification stratégique territoriale que je propose
ici devrait être capable, si bien appliqué, de mobiliser les
acteurs, de canaliser les efforts dispersés actuellement et de dynamiser
le processus d’organisation sur les territoires à travers tout le
Gabon. Cette procédure de planification m’apparaît appropriée
pour un État qui aspire au développement durable à long
terme, incluant le renforcement de la démocratie et de la bonne gouvernance.
Elle devrait aboutir à terme sur la mise en œuvre d’un système
de conventions territoriales flexibles entre les différents partenaires
de la gestion et du développement durable; conventions qui tiennent
effectivement compte de la représentativité de tous les strates
territoriales et sociétales ainsi que des intérêts de
tous les secteurs. Conventions qui permettraient également de
définir les modalités de répartition des activités,
des interventions, des services, des moyens, des coûts, des bénéfices,
des impacts, etc. Élaborées par et pour chaque territoire,
de telles conventions qui fixent des normes, des règles et des codes
de fonctionnement général, représentent, à mon
avis, la condition institutionnelle sine qua non pour progresser dans l’exercice
des fonctions publiques, dans l’application de stratégies et dans
la mise en œuvre d’actions concrètes d’aménagement et de développement
territorial durable.
Rappelons que réussir l’organisation collective et progressive
des territoires et le développement territorial durable ne se limite
pas à la planification stratégique territoriale, il faut aussi
tenir compte de certains principes d’organisation territoriale et d’une certaine
culture organisationnelle du territoire. Les principes d’organisation
territoriale concernent :
•la claire distinction des responsabilités de chaque organisation
publique (entre autres, respect des règles de la décentralisation
et des principes de proximité et de subsidiarité);
•l’imputabilité politique des décideurs publics;
•les ressources autonomes de financement des organisations;
•la mobilisation et l’implication des citoyens dans les processus décisionnels;
•l’efficacité et l’efficience économique à rechercher
continuellement dans la gestion;
•la capacité d’intégration territoriale et inter-territoriale
des fonctions exercées;
•l’activation de réseaux d’information entre les acteurs.
La culture organisationnelle territoriale concerne quant à
elle :
•le respect des processus identitaires sur le territoire;
•la mobilisation et l’actualisation du potentiel humain latent;
•les valeurs traditionnelles de coopération;
•la valorisation du rôle des élus et du leadership;
•un bon taux de renouvellement des décideurs;
•l’allégement de la partisannerie politique et de l’esprit clanique
ou ethnique;
•l’élimination du corporatisme exacerbé et des confrontations
stériles;
•la circulation de l’information signifiante aux décisions;
•la solidarité des consensus collectifs;
• la solidarité communautaire; etc.
Pour terminer, précisons que des initiatives, propositions, lois
et projets de toutes sortes sont avancés au Gabon, le problème
repose dans l’application concrète de tout cela : le temps est donc
venu de passer du discours aux actes, d’appliquer les bonnes idées,
les lois, etc.
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Écrit en août 2002. Posté sur Internet en avril 2003.
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